Trapézies

A mes parents,
A Karina J. grâce à qui je me souviens aujourd’hui de mes chaussures vernies


Installée dans une chaise en paille rustique et robuste qui me rappelle mon grand-oncle Léon, des trapézies me reviennent. J’ai à peine trois ans, nous vivons dans une banlieue de Waterloo qui évoque la campagne, mes parents, ma sœur aînée et moi. La dernière, la petite, n’est pas encore, mais déjà en route. Nous avons une grande maison à un étage, un grand jardin infesté de taupes et un chat. Un garage avec buanderie donne sur la rue et, de l’autre côté, un champ de maïs s’étale à l’infini.

La maison est moderne, spacieuse et claire. La Belgique pour moi, c’est la clarté de l’été et de la neige. La morne plaine, le ciel bas, la grisaille, j’ai découvert tout cela à 4 ans, en Angleterre. La maison de Waterloo, elle, resplendit. On y est à son aise, on ne se marche pas dessus, l’horizon n’est pas étriqué. On respire en quelque sorte. Le vaccin de la liberté inoculé à jamais.

A l’étage, la salle de jeu avec la télévision. Souvenirs de Superman, de sa kryptonite et des jambes de ma mère dans lesquelles j’étais confortablement installée. Sentiment de sécurité, d’être entourée et aimée. La famille, la paix. A côté, je sais qu’il y avait les chambres, celle de ma sœur et, j’imagine, la mienne. Mais je ne m’en souviens pas. Pour descendre au salon, un grand escalier de bois. Le grand escalier de bois…

Il y aurait beaucoup à dire sur cet escalier resté célèbre dans la famille. Parce qu’il était dangereux et glissant et qu’il fallait faire très attention, on nous le répétait suffisamment souvent. Cette fameuse fois des annales familiales, c’est mon père qui n’a pas fait assez attention. J’étais à l’étage avec lui, il nous fallait descendre. Dans mon souvenir, il m’a montée sur son dos, a commencé à descendre en chaussettes puis – chute, hurlements, cris.

Je me souviens d’être tombée sur une oreille, et des années plus tard, adolescente et complexée parce que je les trouvais décollées, j’étais quelque part convaincue que cette chute avait dû déformer mes organes auditifs. Je ne me souviens pas d’avoir eu mal, ni de comprendre grand-chose, mais je me souviens des hurlements terrifiés de mon père, de ceux qui font comprendre que quelque chose de grave s’est passé. Echo d’un accident 20 ans après, dans la nuit des montagnes tadjikes : mêmes hurlements de peur, même incompréhension après le choc, un autre homme que j’aimais.

Retour au grand escalier de bois : je me souviens avoir pleuré après coup, plus de la réaction angoissée de mes parents que de douleur réelle. Anecdote fondamentale pour la suite, car elle a scellé ma relation à mon père. A jamais, pour la famille, c’est “le jour où Papa a fait tomber Joanna dans l’escalier”. Notez bien qu’on ne dit pas : “le jour où Papa et Joanna sont tombés ensemble dans l’escalier”. Nuance importante de la responsabilité non partagée. Je pense qu’il s’en est voulu comme jamais, et à jamais. Et j’ai appris à me servir de cette culpabilité.

Très vite, j’ai commencé à dire que je voulais aller manifester dans la rue, avec une pancarte,  pour hurler mes revendications d’enfant de trois ans : “Je veux changer de Papa”. On en riait ensemble et il se foutait un peu de moi. J’en rajoutais parce que c’était quelque chose qui nous liait tous les deux mais je n’en pensais pas moins. A trois ans, tout était donc déjà écrit : mon père et moi aurions une relation particulière, dans laquelle il était pour toujours coupable et je le faisais pour toujours payer, en lui indiquant mon mépris. Freud, si tu m’entends !

Le rez-de-chaussée de la maison s’arrangeait autour du grand escalier de bois, avec des pièces paradoxalement indépendantes et communicantes. A l’image de la famille, telle qu’elle est dans mon souvenir de l’époque. L’entrée avait une porte vitrée que je me réjouissais de nettoyer avec du pschitt-pschitt régulièrement, quand ma mère m’y autorisait. Je crois me souvenir d’une grande table à manger mais je ne suis plus si sûre. Je me souviens en revanche parfaitement bien de la partie salon avec ses grands canapés de cuir blanc qui avaient été spécialement commandés pour que “maman soit plus confortable avec son gros ventre”, première mention de la sœur à venir.

La deuxième mention dont je me rappelle a lieu dans la voiture qui sentait trop fort le cuir, sur le parking d’une zone commerciale, où mon père et ma mère nous avait posé la question de savoir si on préférait, ma grande sœur et moi, une petite sœur ou un petit frère. Je ne me souviens plus de ma réponse mais je me souviens de n’avoir pas bien compris le pourquoi de cette question un peu absurde.

Je me souviens du jour où les deux canapés blancs ont été livrés à la maison. Les livreurs les avaient fait passer par la baie vitrée qui donnait sur le grand jardin troué de taupes. Je me souviens de l’attente et de l’excitation, comme d’un grand événement et je me souviens aussi de ma déception à leur arrivée. L’unique autre souvenir que j’ai de ces canapés blancs dans lesquels ma mère allait pouvoir couver confortablement ma sœur en devenir, c’est la fois où ma sœur aînée et moi avons été punies par mon père.

La seule fessée que j’ai reçue de ma vie, je m’en souviens comme si c’était hier. Pas de douleur, là non plus. J’imagine que mon père n’avait pas dû y aller trop fort. Mais je me souviens de mon étonnement devant le fait qu’il me donnait une fessée. Je n’avais jamais connu cela, ne l’avait jamais envisagé comme quelque chose de possible et j’étais tout simplement surprise et un peu honteuse. Je pense bien que nous l’avions mérité.

Le salon donnait par un encadrement de porte sur la cuisine qui était le petit monde de ma mère et un lieu enchanté. Elle était d’un blanc éclatant, d’autant plus lumineux qu’une verrière qui donnait sur le jardin faisait entrer le soleil. C’est là que ma mère chantait, que nous faisions de petits plâtres à peindre, de la pâte à modeler dont j’ai encore l’odeur dans le nez ou que nous pétrissions de la pâte à sel en grimaçant quand nous étions tentées de la goûter.

L’image la plus forte que j’ai gardé de cette maison, se situe dans cette cuisine : ma sœur et moi sommes occupées à créer de grandes œuvres artistiques, ma mère chante debout devant l’évier et porte un grand chapeau tandis que mon père tond le jardin en pestant contre les taupes et s’arrête, luisant de sueur, pour faire un coucou par la verrière. Bonheur.

De l’autre côté du grand escalier, il y avait un bureau où j’allais trouver les lunettes de ma sœur dans leur étui arc-en-ciel, trésor incroyable à mes yeux. Il y avait également la chambre de mes parents avec son lit gigantesque où je faisais la sieste avec mon père, et une salle de bain grande mais très sombre, sans éclairage naturel, où je me revois assise à côté du lavabo, à mimer ma manifestation de révolte pour changer de papa.

Je me demande bien comment était cette maison en vrai, mais en voilà un souvenir assez complet, du haut de mes trois ans. Le grand bonheur de cette maison était son emplacement dans un coin très calme, une sorte de lotissement pour familles de la classe moyenne belge, au bord de la campagne. J’ai souvenir de ciels bleus et de champs dorés, lorsque ce n’était pas la neige qui engloutissait tout. Parfois, je me noyais dans le champ de maïs qui nous faisait face avec ses plants gigantesques, qui me dépassaient très largement.

Un beau jour d’été ou de printemps, j’étais enfouie dans ce champ d’or lorsque j’ai entendu ma mère crier. Je crois me souvenir avoir hésité avant de faire demi-tour car j’étais en pleine exploration et concentrée. Mais la curiosité, ou l’inquiétude, a été plus forte et je suis allée voir ce qui se passait dans la buanderie d’où venaient ses cris. Dans mon souvenir recomposé, ma mère avait l’air perturbé mais faisait mine d’aller. J’avais donc quitté la buanderie avec un drôle de sentiment mais sans vraiment savoir que penser.

Plus tard, ma mère nous avait expliqué qu’il y avait eu un malheur. Mistigrette, la petite de notre chatte Minette, était montée dans le sèche-linge, poussée par la curiosité naturelle d’un chaton. Ma mère avait rempli le tambour de draps mouillés et avait lancé le programme sans vérifier. Elle avait retrouvé Mistigrette toute plate et asséchée.

J’ai toujours imaginé ce petit chaton aplati et vide, les pattes écartelées et des poils plein les draps blancs. Mais je n’ai jamais voulu penser aux traces que ses entrailles avaient dû laisser partout sur le linge souillé. Nous avons sûrement pleuré Mistigrette, je ne m’en souviens pas, mais j’ai gardé jusqu’à l’adolescence une photo de moi et elle, punaisée sur un mur de ma chambre. Fort heureusement, je ne suis jamais allée jusqu’à penser que la curiosité l’avait tuée.

Au-delà du champ de maïs dans lequel je me faisais exploratrice, nous avions des voisins, avec ou sans enfants mais tous très sympathiques. Dans la maison directement à côté de la nôtre, il y avait une dame seule, vieille mais très gentille. Elle avait de grands bocaux de verre avec des couvercles en aluminium qu’elle dévissait pour me faire piocher des bonbons. J’allais chez elle toujours de bon cœur, forcément. Mais, à ma décharge, j’allais chez tout le monde de bon cœur et je crois que les gens aimaient bien mon allant et ma jovialité.

En face de chez nous, à gauche du champ de maïs, je garde un mauvais souvenir de la maison de la Grande Julie, une maison sombre et tendue. Il faut dire que cette peste avait saccagé mon nécessaire à maquillage rapporté en cadeau de Paris par ma grand-mère et André, son compagnon d’alors, dont je savais bien qu’il n’était pas mon grand-père, sans trop comprendre qui il était vraiment.

Toujours est-il qu’il était tout rond et gentil, qu’il me faisait chanter Frère Jacques à répétition et finissait par me dire que si Frère Jacques ne répondait pas aux appels, c’est tout simplement qu’il était mort. Quand, quelques mois après, ma mère m’a expliqué qu’André était mort à son tour, ma première réflexion a été de me dire qu’à force de se foutre de Frère Jacques, il avait lui-même attrapé la mort. Première pensée sur la fin de l’être.

La Grande Julie, pour y revenir, je ne l’aimais pas trop et je ne sais pas pourquoi j’allais jouer chez elle malgré tout. Peut-être parce que c’était pratique, car juste en face, et que ma mère m’y envoyait plus facilement. Pourtant, régulièrement je demandais si je pouvais descendre la route jusqu’à la maison de la Petite Julie et là c’était un régal absolu. Je m’y rendais en chantant, ravie de retrouver cette autre maison lumineuse et pleine de joie.

Si j’étais plutôt de bonne composition au quotidien, j’avais déjà un esprit de contradiction bien affirmé dont mes pauvres parents ont dû faire les frais, alors et depuis. Je pense ainsi à deux événements particulièrement colériques où j’avais dû choisir entre me plier devant l’autorité parentale, ou affirmer ma petite volonté. Les deux cas se déroulent en hiver, j’imagine en décembre.

Pour la Saint-Nicolas, j’avais eu droit à ma première poupée. Une Corolle que j’attendais plus que tout, comme ma sœur aînée. Au moment d’ouvrir les paquets, je suis tombée raide de déception frustrée. Comment ? Ma poupée non seulement était beaucoup plus petite que celle de ma sœur mais, surtout, elle avait des cheveux frisés alors que l’autre avait de beaux cheveux raides et soyeux, parfaits à coiffer. Qu’allais-je faire de toutes ces bouclettes non souhaitées ? Face à mes pleurs et mon caprice d’enfant gâtée, mes parents m’avaient finalement retiré la jolie poupée et l’avait placée en évidence mais hors d’atteinte sur un meuble de la cuisine.

A bien y regarder, c’était tout de même mieux d’avoir une poupée frisée que rien du tout, d’autant que ma sœur jouait déjà allègrement avec la sienne. Je me suis donc calmée et mes parents m’ont remis la poupée. Pendant des années je ne l’ai pas aimée, je tirais sur ses boucles pour la défriser, je reluquais celle de ma sœur que j’espérais lui chiper. Et puis je me souviens très bien qu’un jour, bien plus tard en Angleterre, j’ai décidé qu’elle était belle ma poupée. Je l’ai appelée Aurore, comme la Belle au Bois Dormant, et je me prenais pour Marianne, la fiancée de Robin des Bois. A moins que ce ne soit l’inverse, tout d’un coup je ne sais plus.

L’autre crise de colère dont je me souviens l’année de mes trois ans, je continue à y tenir dur comme fer. J’avais raison, mes parents avaient tort. Ma mère m’avait acheté de magnifiques chaussures vernies, noires et avec une petite attache autour de la cheville. Elles étaient splendides, je les admirais avec ferveur. Un soir, il s’est mis à neiger et le lendemain les environs étaient blancs comme jamais. Nous nous sommes préparées, ma sœur et moi, pour sortir faire un bonhomme de neige. C’était une telle occasion, un tel événement qu’il me paraissait tout à fait approprié de mettre mes jolies chaussures vernies. On me le refusa, je ne suis jamais sortie faire le bonhomme de neige. Finalement, il faut savoir lâcher par endroits, résister par d’autres et les chaussures vernies étaient ma limite.

Au-delà de ces mauvaises têtes passagères, l’année de mes trois ans aura été faite de sautillements et d’acrobaties aériennes. C’est que dans le jardin infesté de taupes, d’un vert profond troué de monticules de boue, nous avions un trapèze. Cher trapèze, bonheur de ma vie, encore aujourd’hui je te remercie. Voler, rire, escalader, avoir la tête en bas, se lancer, être téméraire et rire encore, plus haut et plus fort. Nous avions des balançoires aussi, mais quel triste exercice ! Si mesquin en comparaison de ce sentiment d’ouverture et de risque maîtrisé offert par le cher trapèze de mes trois ans.

Sautiller jusqu’à lui, le pousser jusqu’au ciel, debout sur la barre de bois beige, sautiller jusqu’à chez la voisine, engloutir un bonbon, sautiller jusqu’à la balançoire en attendant qu’il fonde, parfois l’avaler tout rond, puis remonter sur le trapèze et mettre la tête à l’envers, faire pendre mes bras dans le vide et avoir la confiance de tenir seule, sans personne pour me dire : “Descends et arrête, tu vas te faire mal !”

Voltiges et trapézies de mes trois ans, je vous chéris.

 

Crédits photos : Joanna Dunis